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Paul Ariès : L'antiproductivisme, la décroissance, c'est pas un gadget pour des gosses de riches

le Dim 12 Mai 2013, 17:01

Aux marges « des ateliers de la planification écologique, viv(r)e la gratuité des services publics » organisés par la communauté d’agglomération des lacs de l’Essonne, Paul Ariès nous a accordé un entretien avec comme sujets, décroissance, travail, et gratuité.

Le Bruit et la Fureur : Paul Ariès bonjour, lorsqu’on entend parler de décroissance, on cherche à nous mettre en tête, la récession, le retour à la bougie… Mais au fond, qu’est-ce que la décroissance ?
Paul Ariès : Je dirais que la décroissance c’est avant tout en faveur des plus pauvres, la première des décroissance, ce doit être la décroissance des inégalités sociales.
Je dirai que la décroissance, c’est un mot obus qui sert tout simplement à dire que la solution c’est pas le toujours plus, c’est pas le plus de production, le plus de consommation, ou le toujours plus vite. La décroissance, c’est également le retour des partageux, dire qu’on sait que le gâteau planétaire, le PIB ne peut pas grandir démesurément. Donc la grande question aujourd’hui, c’est de changer sa recette pour pouvoir tout simplement tous vivre, frugalement certes, mais de façon sécurisée.


La valeur travail, est-elle est à la bonne place dans notre société actuelle, et quelle serait sa place dans une société idéale ?
La décroissance est aussi un enjeu anthropologique, un enjeu humain, et c’est vrai que les milieux de la décroissance remettent en cause la centralité du travail . Pour nous, ce qui semble essentiel, c’est de dire que ce qui doit être au cœur de nos réflexions et de nos engagements, c’est la fabrique de l’Humain.
Par exemple aujourd’hui, dans le domaine éducatif, on a une sorte de fuite en avant vers les nouvelles technologies, vers l’informatisation, nous on pense que notamment dans les établissements déstructurés, ce dont on a besoin, c’est peut-être de deux adultes par classe, et non pas de la « wifisation » des établissements, donc mettre l’Humain au cœur de la pensée, au cœur des engagements, ça passe par des choses tout à fait concrètes.


Quel message peux tu adresser à la gauche ?
Je crois que quand on fait l’Histoire de la gauche, ce que j’ai essayé de faire dans mon bouquin sur la simplicité volontaire [La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance, éditions la découverte. NDB], on se rend compte qu’il y a toujours eu deux gauches, il y a toujours eu une gauche productiviste, qui a été dominante, celle qui avait foi dans le développement de l’économie, et cette gauche productiviste, elle a aujourd’hui du plomb dans l’aile, parce qu’elle ne peut pas promettre, je dirais le « pays de cocagne », le mythe de l’abondance à huit milliards d’humains.


Et puis il y a toujours une deuxième gauche, une gauche antiproductiviste, qui plonge ses racines très, très loin dans les résistances populaires, à ce qu’on appelait « la modernité ». Je vais dire ces luttes pendant près de deux siècles des paysans refusant le passage de la faucille à la faux, parce que derrière ça, c’était la défense d’un mode de vie « Le droit à la paresse » de Paul Lafargue, « Les sublimes » ces ouvriers hautement qualifiés qui à la fin du dix-neuvième siècle, choisissaient de travailler le moins possible, et qui fêtaient ce qu’ils appelaient « La Saint Lundi », parce que les lundis, au moins les cabarets étaient ouverts. Et puis dans les années 60-70, ça a été la revendication par exemple, du « Vivre et travailler au pays » . Cette gauche antiproductiviste, elle a toujours été ridiculisée, moquée, eh bien je crois qu’aujourd’hui, cette gauche antiproductiviste elle n’a plus a être pessimiste, elle doit devenir optimiste. Et pour moi le grand combat aujourd’hui de la gauche, c’est de redevenir, enfin, une gauche antiproductiviste.


Tu es, par ailleurs, rédacteur en chef du journal « La vie est a nous ! Sarkophage ». Qu’est-ce que c’est que « Le Sarkophage » ?
Alors « Le Sarkophage », c’est un journal qu’on a lancé le 14 juillet 2007, bien sûr ni le jour, ni l’année ne sont indifférents. « Le Sarkophage » se donnait deux objectifs. Un d’être un analyseur du sarkozysme, mais ça je dirai qu’on n’y arrive pas très bien, parce qu’il va trop vite, il déconstruit trop vite effectivement, ce que les peuples ont conquit, acquit pendant près d’un siècle. Et puis « Le Sarkophage » se veut aussi un instrument de convergences entre les différentes familles des gauches antiproductivistes et les écologistes anti-libéraux.

La vie est nous, le sarkophage N°35 mars-avril 2013
Et là dessus, je dirai que ça progresse. Je crois qu’effectivement, on assiste enfin à la possibilité de se retrouver sur des notions fortes, comme par exemple, la notion de gratuité. Mais cette gratuité, ça doit être nécessairement une gratuité qui est construite économiquement, culturellement, politiquement. Puis j’aurai tendance à dire que l’antiproductivisme, la décroissance, c’est pas un gadget pour des gosses de riches. Aujourd’hui quand on regarde ce qui se passe en Équateur, en Bolivie, on se rend compte que les mouvements Amérindiens, je dirai ceux qui sont tout en bas dans la société avancent un mot d’ordre qui est celui du « Buen Vivir », du bien vivre, eh bien le « Bien Vivre » c’est pour moi tout simplement l’écologie , mais c’était aussi le programme du Conseil National de la Résistance, satisfaire d’abord les besoins sociaux fondamentaux.
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J’ai réalisé cet entretien pour La Télé-de-Gauche77, le Samedi 27 Novembre 2010, Nicolas Sarkozy était encore président, ce qui n’enlève rien à la qualité et à la pertinence de des réponses de Paul Ariès.
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Re: Paul Ariès : L'antiproductivisme, la décroissance, c'est pas un gadget pour des gosses de riches

le Dim 12 Mai 2013, 19:08
Pour ma part je demeure persuadé qu'on ne sortira pas du marasme actuel sans une bonne croissance - ce qui ne veut pas dire plus de production de biens industriels (quoique: il faudra trois générations pour transformer le monde ouvrier en monde producteur de services et je ne me vois pas laisser sur le bord du chemin les camarades d'Aulnay ou de Lorraine. On a trop dit: "on reconvertira les ouvriers" pour ne pas continuer sur cette voie: que l'on fasse la reconversion avant l'abandon des activités actuelles, qu'on ne la reporte pas aux calendes grecques, à un "plus tard" illusoire)

Sinon, en mettant fin à l'obsolescence programmée, on peut transformer progressivement (sans aller plus vite que la musique) des activités de fabrication en activités d'entretien et de réparation qui en plus ont un avantage: elles ne sont pas délocalisables.
Idem pour le recyclage systématique.
On peut former des salariés pour un gigantesque chantier national d'isolation des bâtis.
On peut développer des services publics sans qu'ils coûtent forcément plus cher. Je suis curieux de savoir quels gains de productivité - donc de richesse et de temps libre - on gagnerait en Île de France en supprimant une bonne part des files d'attente, du temps dans les transports.
etc. etc.

Cela dit, dans le cadre d'une UE et d'une zone euro vendues au néo-libéralisme, c'est impossible. C'est le lézard à réformer en priorité.
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Re: Paul Ariès : L'antiproductivisme, la décroissance, c'est pas un gadget pour des gosses de riches

le Mer 15 Mai 2013, 14:49
Pour compléter... La reconversion liée à la décroissance.

Extrait d'un texte de François Ruffin. (Fakir)


C’est le Parti socialiste, cette note, haussera-t-on les épaules. Et même plutôt son aile droite. Soit. Mais j’intervenais, invité par Solidaires, lors d’une journée syndicale en Ardèche :

« Vous dites que les usines se délocalisent, m’interpelait un participant. Bon, et alors ? Les ouvriers vont faire autre chose, ils vont suivre des formations, ils deviendront qualifiés, ou ils occuperont des emplois de service, ou ils se lanceront dans le tourisme... Ça prendra un peu de temps, peut-être, une ou deux générations*, mais il suffit de s’adapter. »

Un militant, donc, qui énonçait ça. Malgré des nerfs en boule, j’attaque posément :

– Vous faites quoi, comme métier ?

– Enseignant. Pourquoi ?

– Est-ce que votre recteur vous a déjà annoncé que, à la rentrée, il supprimait votre poste ? Que vous devriez songer à une reconversion comme mécanicien ?

– Non non, d’accord...


Est-ce que, à un de vos collègues, on a déjà proposé de conserver son emploi, mais en Tunisie par exemple et pour quatre fois moins cher ?

– ...

– Dites-moi ?

– Non, bien sûr.

Donc ça va, vous, vous ne vous sentez pas trop menacés par le professeur chinois ? Moi, c’est pareil : France-Inter ne va pas recruter tout de suite des reporters roumains. Et c’est pareil pour les médecins, qui ne redoutent pas trop l’arrivée du stomatologue
polonais, ou pour les avocats, ou pour les éditorialistes, etc. Et nous qui sommes bien à l’abri, nous qui n’avons pas à subir cette mise en concurrence, on vient leur dire : ’C’est pas si grave... Devenez qualifiés...’ Quand on songe que, durant un siècle, la gauche avait lié son destin à la classe ouvrière, c’est bizarre, quand même, non, ce discours ici ? »

Le lâchage des classes populaires était moins conscient, ici, mais c’était le même.

François Ruffin.

* Personne ne se pose la question de savoir comment vivront les gens amenés à s'adapter pendant ce laps de temps: une ou deux générations, et comment leurs enfants deviendront qualifiés avec des parents incapables de leur offrir des études convenables. La casse de l'université participe activement à ce processus d'exclusion permanente du prolétariat.
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